Votre métier et votre passion ?

Au départ je suis restauratrice de tableaux. C’est le métier que j’ai choisi quand j’avais une quinzaine d’années. Pourtant c’était mal parti… Quand j’étais toute petite, ma mère avait même été contactée par l’institutrice, inquiète en voyant le rendu de mes travaux manuels ! Alors elle a entrepris de me rééduquer la main en me faisant faire du dessin. Je crois que c’est le déclencheur de ma passion pour le dessin et la peinture. J’ai eu envie d’approfondir cela pendant mes études. Je suis donc rentrée aux Beaux-Arts à Annecy, puis j’ai complété ma formation dans une école à Avignon. Je suis ensuite revenue sur Annecy en 1985 pour exercer mon métier de restauratrice, il y a 30 ans déjà…

Peut-on dire que vous avez fait de votre passion votre métier ?

Oui ! Pour moi les deux sont confondus, je vis de ma passion ! Je dois tout de même dire que j’ai la chance d’avoir un mari qui me permet de vivre ainsi. Bien que la restauration soit un métier de plus en plus difficile, c’est un domaine dans lequel je m’éclate et pour lequel je pense être douée. Alors si c’était à refaire, je n’hésiterais pas !

Isabelle Allard, peintre et restauratrice de tableaux à Annecy

De restauratrice, vous avez petit à petit évolué vers la peinture ?

Restaurateur de tableaux, c’est un métier où les études sont de plus en plus longues, où il faut se recycler en permanence. Et puis la restauration m’amenait pas mal de décalages de trésorerie. Alors, assez rapidement, j’ai essayé de me diversifier. Je me suis mise à donner des cours de peinture en suivant la voie d’un ami restaurateur. Et j’ai adoré ! C’est ce qu’il me manquait, le contact…

Puis je me suis mise ou plutôt remise à peindre. Les restaurateurs n’ont pas bonne presse en peinture, et d’ailleurs ils ne peignent pas ! C’est antinomique. Avec la restauration vous êtes obligé de vous refréner, de ne pas vous étendre… alors que la peinture c’est tout l’inverse. Il faut laisser parler votre créativité. Pendant un moment je n’ai pas réussi à me retrouver. Avec mon métier de restauratrice je m’étais renfermée sur moi-même, j’avais arrêté la peinture, toute créativité. Il a fallu que je réapprenne, ce n’était pas facile.

Restauration tableaux Annecy Isabelle Allard

La restauration d’un tableau, pour nous c’est assez vague… Pouvez-vous nous expliquer comment vous procédez ?

La restauration commence par la remise en état du support du tableau. C’est-à-dire le plus souvent sa toile, mais cela peut être du bois, du cuivre, du papier… sur lesquels on peut peindre. Par exemple la préparation n’adhère plus au support. Cela produit des écaillages de la couche picturale ; dans ce cas il faut consolider en ajoutant des adhésifs.

Ensuite il y a tout le traitement de la couche picturale. Si l’on rentre dans le détail on peut par exemple remettre à niveau la couche picturale avec un mastic réversible, ré-agréer le mastic, enlever les crottes de mouche, nettoyer, vernir, faire des retouches qui soient totalement réversibles… Il faut toujours s’interroger sur la méthode utilisée et ne rien faire de dangereux pour le tableau. C’est là que réside la difficulté et c’est en même temps le maître mot de la restauration.

C’est un métier hyper technique, d’une grande précision, on travaille à la loupe, on travaille sur 3 mm. Il faut avoir des tendances obsessionnelles, on sait quand ça commence mais jamais quand ça finit. Certains tableaux nécessitent jusqu’à 150 heures de travail… A côté de la restauration, la peinture est vraiment à part. Faire cohabiter les deux c’est un peu le grand écart, mais peindre permet de se libérer.

Vous avez présenté en 2014 à l’Abbaye de Talloires une exposition intitulée « Des Tournette détournées ». Pouvez-vous revenir sur ce très beau projet ?

C’est un projet que je voulais mener à bien depuis 10 ans ! Je suis partie de Cézanne qui était venu à Talloires et qui n’avait pas peint la Tournette : quelle erreur ! En tant que savoyarde, je me devais de réparer cet affront ! En plus j’adore la Tournette, c’est vraiment ma montagne Sainte Victoire. J’ai donc commencé par la peindre à la manière de Cézanne. Ensuite, je me suis dit qu’elle aurait également pu inspirer Van Gogh car c’est une montagne polymorphe, qui peut aussi bien paraître calme que tourmentée.

Pour cette exposition, j’ai choisi 20 peintres connus, dans des genres totalement différents et je les ai pastichés. Le pastiche c’est l’imitation, c’est prendre le style d’un peintre ou d’un auteur littéraire et imiter son style. C’est à la fois une gentille moquerie et un hommage. Je me suis dit : le lac d’Annecy est tellement beau que si Léonard de Vinci était venu par exemple, il aurait craqué, c’est sûr. Il aurait peint, et je me suis demandé comment aurait-il peint ?

Mais cette exposition c’était vraiment l’Everest pour moi. Il a fallu que j’étudie le style de tous ces peintres, que je me mette dans l’ambiance à chaque fois. Ça demande beaucoup de temps et de disponibilité. Je ne pensais pas y arriver. Et puis, à un moment, mon activité de restauratrice s’est ralentie. J’ai ainsi pu davantage me concentrer sur la peinture. J’ai commencé par trois tableaux de peintres assez reconnaissables sans penser à la suite. A ce moment, j’ai une amie qui est venue avec une classe d’enfants de 8-10ans. Et ils ont reconnu les peintres ! Des enfants un peu initiés à la peinture, certes, mais ils ont reconnu Cézanne, Van Gogh et Seurat. Je me suis alors dit qu’il fallait vraiment poursuivre ce projet. En parallèle, il y avait vraiment de l’enthousiasme quand j’en parlais. Les gens m’ont poussée à continuer. D’autres idées de peintres ont émergé et trois ans plus tard j’avais réalisé 20 tableaux.

J’ai eu l’idée de faire cette exposition à l’Abbaye à Talloires où Cézanne avait peint. Je me suis dit c’est le retour, c’est la boucle bouclée.
Pourquoi 20 tableaux ? J’ai pensé à l’œuvre pour piano d’Olivier Messiaen « Vingt Regards sur l’Enfant Jésus ». C’était un clin d’œil. De façon plus pratique j’ai trouvé que les espaces entre les portes de la grande galerie se prêtaient parfaitement à mon thème. Les tableaux étaient si différents que parfois ils se contrariaient, c’est pourquoi je ne voulais pas qu’ils se chevauchent. Mais j’aurais pu en faire plein d’autres car j’avais encore tout un tas d’idées mais le temps m’aurais manqué.

Je suis en train d’écrire un livre que je n’ai pas eu le temps de finir pour l’exposition. Il permettra de réunir à jamais ces Tournette car la plupart ont été vendues, d’expliquer cette belle aventure et de la prolonger quelque peu…

Vous proposez également des stages de peinture à l’huile. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

J’ai commencé à donner des cours de peinture en 1998. Ce sont des cours de technique de peinture à huile que j’enseigne sur le support de la copie. Il ne s’agit pas de copie stérile, je me sers d’elle pour expliquer aux gens la technique, pour la faire vivre, la comprendre, pour qu’ils se l’approprient en l’accommodant à leur sauce personnelle, tout en respectant certaines règles.

Les stages se déroulent tout au long de l’année sous forme de trimestre. Les élèves reviennent pendant 11 cours, 1 fois par semaine pendant 3 heures. Ils peuvent revenir le trimestre suivant ou non, libre à eux.

Je propose aussi des stages thématiques pendant les vacances scolaires : sur le portrait, le paysage… J’essaie également d’emmener les élèves peindre sur le motif, notamment en fin d’année. J’aime beaucoup peindre dehors, c’est rigolo. Quand le temps le permet nous prenons les chevalets et allons les planter dans les jardins de l’Impérial, au bord du lac… Nous sommes même allés à Marrakech il y a 3 ans pour un stage sur le motif. Au départ c’était assez déconcertant pour les élèves sans le confort de leur petit atelier, l’éclairage qui ne leur convenait pas forcément… Mais toutes les réalisations accomplies dehors, à la gouache, à l’aquarelle ou avec d’autres moyens furent une belle réussite. Ce fut une formidable expérience. Je vais donc proposer un nouveau stage délocalisé sur le même principe dans l’abbaye Santa Anna in Camprena en Toscane. C’est un lieu que j’ai découvert avec mon mari il y a quelques années et qui m’a énormément plu, où a notamment été tourné le Patient Anglais.

Pensez-vous que le lac d’Annecy confère aux artistes une inspiration particulière ?

Je pense que oui, le cadre aide et la beauté élève. Et c’est vrai que de nombreux peintres sont venus ici.
Cézanne fait parti des plus célèbres, même si je ne suis pas sûr qu’il appréciait particulièrement le lac d’Annecy. Je pense que c’est sa famille qui a voulu venir en villégiature ici. Il y a une anecdote où il écrit une lettre et raconte que le lac d’Annecy est mignon mais que c’est davantage un lieu pour apprendre la peinture aux jeunes filles de bonne famille. Étonnamment il n’était pas transporté. Et d’ailleurs il n’a pas peint la Tournette, elle l’écrasait. Je pense qu’il préférait le Midi où il a ressenti des émotions plus fortes.
Il y a également des peintres locaux de renommée comme Salabert qui a peint le lac d’Annecy au XIXe siècle. C’est de la peinture beaucoup plus sage, qui s’accommode mieux au caractère du lac qui est très paisible.

Je ne sais pas si vous connaissez la molle du lac ? On dit que les gens qui étaient atteints de maladies de langueur, ou d’état dépressif avec des sauts d’humeur, étaient amenés au bord des lacs pour se calmer et retrouver la santé. Je le constate régulièrement avec des amis parisiens qui lorsqu’ils viennent ici dorment vraiment bien. Je pense que ce lac apaise. Il y a ces montagnes qui s’alanguissent dans l’eau. C’est un peu les lacs italiens en miniature, il y a cette même magie. La ville d’un côté, qui donne sur ce cirque de montagnes… Ce cadre est d’une beauté extraordinaire !

Où peignez-vous ?

Pour mon dernier projet « Des Tournette détournées » j’ai fait beaucoup de clichés sur place mais j’ai surtout peint en atelier.  C’était de la peinture de longue haleine. Il fallait que je visionne des tonnes de tableaux pour me mettre dans l’ambiance, que je fasse des croquis. Ce n’était pas de la peinture libre mais un gros travail de recherche. Je souhaite effectuer ma prochaine exposition sur un registre plus personnel, certainement sur le lac d’Annecy vu depuis un bateau. Le thème devrait me permettre de peindre davantage sur site mais il reste un problème : où mettre un chevalet dans un bateau ?

Quels sont les lieux d’art et culture au lac d’Annecy que vous appréciez ?

Les annéciens sont plus tournés vers la nature et les grands espaces. La culture commence cependant à se faire une place même s’il est vrai qu’il y a encore des manques. Il y a des galeries que j’aime beaucoup notamment la galerie de Chantal Mélanson. Elle a toujours une programmation très originale. Il y a également la galerie de Sylvie Platini à Veyrier-du-Lac. C’est quelqu’un qui aime les peintres et qui sait parfaitement les valoriser. J’aime également beaucoup l’Abbaye de Talloires, notamment la beauté des lieux, c’est un endroit vraiment exceptionnel.

  • Isabelle Allard devant son atelier à Chavanod

    Atelier Isabelle Allard artiste peintre Annecy
  • Atelier Isabelle Allard
  • Atelier peintre et restauratrice de tabeaux Isabelle Allard

Depuis quand habitez-vous ici ?

Je suis née à Ugine et je suis arrivée à Annecy à l’âge de 10 ans. Une grande partie de ma famille était d’Annecy, mon arrière-grand-mère y habitait, ma grand-mère également. Quand nous étions touts petits nous venions voir ma grand-mère à Annecy. Il y avait encore ce grand bateau dans la baie qui s’appelait le France qui avait coulé une nuit. C’était toujours une belle expédition de venir ici. Quand on est venu habiter à Annecy car mon père y était muté, c’était l’euphorie !

Le lac d’Annecy en 3 mots ?

J’ai pensé au « Syndrome de Stendhal ». L’écrivain, lorsqu’il s’est rendu à Florence, a trouvé ça tellement beau qu’en sortant de Santa Croce il en a presque pris un malaise. Depuis on appelle ça le syndrome de Stendhal. Quand il y a trop d’émotion, trop de beauté, les gens sont mutiques. Il y en a qui font des crises de nerf. Je pense que Stendhal aurait pu ressentir la même chose devant le lac d’Annecy. On peut partir partout dans le monde, quand on revient ici on n’est jamais contrarié de rentrer tellement c’est beau !

Votre saison préférée et pourquoi ?

L’été, le mois de juillet surtout. J’ai tous mes amis d’enfance, d’anciens annéciens, qui travaillent un peu partout à l’étranger et reviennent à Annecy à cette période. Nous nous revoyons tous, nous faisons des fêtes au bord du lac. Il y a de longues soirées, on se croirait sur la Côte d’Azur. Je travaille encore à cette période mais il y a une impression de vacances, c’est un avant-goût. Nous pouvons sortir notre petit bateau, pique-niquer sur le lac, aller manger au restaurant dehors.

Votre plat régional préféré ?

Les rissoles à la poire. Mon père nous faisait souvent ce dessert selon une méthode ancestrale d’une grande tante. Nous les préparons avec des poires très confidentielles car il n’y a presque plus d’arbres : les poires Rosset. Elles sont toutes petites. Vous n’avez quasiment pas besoin de les sucrer, elles sont presque caramélisées simplement en les cuisant.

Une expression locale ?

Une expression un peu empruntée de nos voisins suisses : « Il n’y a pas le feu au lac ! ».

Votre évènement favori ?

C’est la Fête du Lac, j’adore cette fête ! Vu depuis un bateau je trouve cela encore plus magique. On n’entend pas la musique et on ne perçoit pas tous les effets, mais il y a tous ces reflets dans l’eau, c’est magnifique. J’adore les feux d’artifice car c’est beau et éphémère. Il faut être très concentré pour les apprécier à leur juste valeur car il n’y a pas de seconde chance.

Votre petit coin de paradis ?

En bateau en bas du Roc de Chère au coucher du soleil avec la lumière du couchant qui devient dorée et sculpte la roche. On se croirait dans un tableau d’Edouard Hopper qui aimait peindre ce genre de paysage en fin de journée. Il y a la douceur de la couleur qui est très jaune, les contrastes, la lumière avec les ombres mauves, et puis les derniers feux du soleil qui ne sont pas trop agressifs. Tout cela en buvant un petit apéritif, c’est la définition du bonheur !

Sinon à peine plus loin, l’arrivée dans la baie de Talloires en bateau est aussi pas mal du tout. L’Abbaye de Talloires au premier plan, la Tournette en fond, le château de Duingt en face… un cadre qui laisse rêveur…

Un endroit pour s’évader en amoureux ?

Le Roc de Chère toujours !

Une superbe journée en famille ?

Prendre le pique nique et partir sur le lac d’Annecy en bateau le matin. Vous l’aurez compris j’aime beaucoup naviguer sur le lac 🙂
Ou partir à la journée en montagne, c’est très beau également. Par exemple partir en randonnée et s’arrêter sur le retour au Chalet de l’Aulps, un lieu que j’adore. J’aime beaucoup aller manger là-haut l’été quand il fait très chaud pour retrouver un peu de fraîcheur. Vous pouvez aller jusqu’au bout du champ pour admirer la vue sur le lac au coucher du soleil, c’est magique…

A ne pas manquer avant de partir d’ici ?

Je ne veux pas partir d’ici ! Pour quelqu’un qui doit malheureusement repartir, le choix est difficile… J’hésiterais entre une balade à Talloires, un tour du lac d’Annecy en bateau, l’ascension de la Tournette même si cela demande plus d’investissement physique ou encore la découverte du plateau du Semnoz avec la vue sur le lac d’Annecy d’un côté et les Bauges de l’autre.

Un petit mot pour la fin ?

Je souhaiterais remercier mon mari qui me permet de vivre pleinement ma passion, d’avoir un bel atelier. C’est lui qui m’a donné la possibilité de m’exprimer, qui m’a poussée à reprendre la peinture à un moment où je n’avais plus trop le courage, et qui continue de m’encourager et de me soutenir.

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